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engagement et/ou militantisme

vendredi 26 octobre 2007

Ce texte est le produit d’une réflexion collective autour du thème “ engagement et/ou militantisme ”. Il avait pour objectif d’ouvrir le débat dans le cadre du Festival du film documentaire engagé, canton de Bretenoux (Lot), après la projection de films autour du mouvement des intermittents du spectacle et de l’audiovisuel, commencé l’été 2003.


Voir en ligne : festival du film documentaire engagé

engagement et/ou militantisme

l’engagement

Engagement est un terme qui a de nombreuses résonances et ne laisse pas indifférent.
Évoquons quelques-unes de ces associations : oser, lier la pratique à la théorie, aller jusqu’au bout, relier l’individuel et le collectif, confronter l’engagement personnel à un autre engagement…

Si nous avons proposé un festival du documentaire engagé et une réflexion-action autour de l’engagement, c’est que nous pensons qu’aujourd’hui il y a des urgences. On ne peut plus continuer de composer avec une société qui se dégage de plus en plus de tout ce qui n’est pas le profit immédiat, une société qui se gargarise de bonnes paroles mais dont trop peu de paroles sont en accord avec les actes.
Nous sommes engagés car nous refusons toute pensée unique. Nous refusons la pauvreté de la pensée comme la pauvreté des vies qui nous obligent à ne plus avoir comme horizon que la simple consommation de marchandises.
Cependant, si nous avons choisi de parler d’engagement, c’est aussi parce que nous pensons qu’il faut approfondir une démarche qui souvent a été considérée comme synonyme d’engagement : le militantisme.
Nous sommes engagés, mais nous avons de plus en plus de mal à être “ militants ” parce que le “ militantisme ” nous a épuisés, parce que, fondamentalement, il n’a pas réglé son rapport au pouvoir et aussi peut-être parce que les militants ne se sont pas assez engagés. On peut être engagé sans être militant, mais on ne peut pas être militant sans être engagé. Si un groupe militant n’entame pas, en même temps qu’une lutte sur des objectifs précis, une réflexion sur le pouvoir, à la fois à l’extérieur et à l’intérieur, alors le groupe de militants, parti, syndicat, association… devient un groupe dominé par un petit groupe qui prend le pouvoir et ne laisse pas la place aux autres.
L’engagement se situe alors dans cet “ entre-deux ”, espace privilégié de métissage, de rencontres, de possibles. L’engagement métissé est pour nous la définition de ce que l’homme a pu être dans d’autres temps et d’autres civilisations : plus respectueux, plus proche de la nature, vivant dans une relation plus paisible au monde sans idéaliser “ le joli temps passé ” ou le “ bon sauvage ”.
L’homme naturel est un homme engagé de fait, c’est parce qu’il s’est échappé de cette nature qu’on essaie de lui retrouver une place plus naturelle, qui ne peut être plus naturelle que si elle est sociale.

C’est pourquoi notre engagement nous impose de redéfinir la question de l’action sociale et collective.

La question du pouvoir mais aussi la question des règles, nécessaires dans toute organisation, ne sont pas résolues quand on ne les aborde pas collectivement, car on s’aperçoit que, au-delà des objectifs communs, notre relation aux règles, à l’organisation peut être radicalement différente.
Il faut nous affronter à notre rapport à l’ego, pour que l’on ne puisse plus dire “ tous égaux, surtout moi ”. À défaut, on court le risque que beaucoup d’entre nous recherchions d’abord ailleurs cet approfondissement de la relation à l’ego, cette écoute que nous ne trouvons pas dans le groupe militant.
De ce point de vue, il existe une parole fondatrice dans l’histoire de la pensée occidentale, c’est le “ connais-toi toi-même ” de Socrate, repris par Nietzsche. Sans connaissance de soi-même – et la connaissance est un processus continu qui ne souffre pas de pause –, pas d’engagement possible et, pensons-nous, pas de militantisme possible.
L’engagement, c’est aussi se confronter aux aléas du quotidien.
L’engagement est quotidien ou il n’existe pas.
Comment être cohérent et faire que notre engagement circule dans tous les domaines de notre vie ? N’est-ce pas cela, l’humanité ? Inversement, combien de groupes de développement personnel qui s’écoutent mais ne se soucient pas de se relier à d’autres collectifs, de s’engager dans un combat contre toute pensée unique, contre la pauvreté de la vie, la mondialisation des grands groupes capitalistes, la toute-puissance de l’argent…
Il nous faut donc recadrer notre engagement, puisque nous sommes dans une réflexion cinématographique.
L’engagement, c’est d’abord réfléchir sur le rapport aux autres : animal, homme, pierre, arbre, vent, étoile… Dans le militantisme, il y a un combat pour ou contre une cause déterminée, par rapport à un groupe social précis et donc dans un langage spécifique. Toute l’action de l’individu et du groupe est alors orientée par rapport à cette cause alors que, dans l’engagement, il y a d’abord et avant tout une réflexion sur l’autre, sur le rapport au pouvoir.
Ce qui implique la nécessité de parler à tous les groupes sociaux dans un langage qui transcende les clivages.
Mais cet engagement n’exclut pas, bien au contraire, le recours au militantisme : le militantisme continue l’engagement en radicalisant ce combat ; aujourd’hui, il est peut-être nécessaire de définir de nouvelles formes de militantisme, car nous en avons besoin, pour ne pas nous faire “ manger ” à la sauce “ libérale ”. Le militantisme, dans le prolongement d’un engagement, est donc aujourd’hui une véritable nécessité. Pour éviter, peut-être, que les “ derniers militants ” soient ou des terroristes ou des gardiens de l’ordre établi.

Que veut l’autre ? Quelles sont les causes qu’il défend ? C’est seulement en déterminant cela – dans un groupe donné – que l’on pourra choisir de s’engager dans tel ou tel combat déterminé. On pourra alors militer mais toujours dans ce rapport fondamental à l’engagement et à l’écoute qui régule et oriente notre relation à l’autre.
Que penser de la démobilisation générale dans les partis, les syndicats, les associations ? Comment faire pour fonctionner autrement que les autres groupes de pression et de pouvoir de la société ?

Il nous faut d’abord écouter les raisons que les gens ont eu de quitter les groupes militants avant de souhaiter qu’ils y reviennent.

le documentaire engagé

Tout d’abord, il n’est peut-être pas inutile de rappeler que le documentaire est à l’origine du cinéma, la fiction n’est venue qu’après. Le cinéma tire son énorme attrait de ce rapport à la réalité immédiate et concrète qu’il établit avec le spectateur, lequel se trouve projeté dans le réel en même temps qu’on lui projette des images.
Mais, en même temps, il nous propose aussi une autre réalité à partir de laquelle nous pouvons rêver, nous réfugier, nous détourner d’une réalité trop sombre à voir.
Le documentaire fait le choix de nous laisser dans le réel même si ce réel est vu avec le point de vue du réalisateur ou du groupe qui a réalisé le film.
Le documentaire engagé n’est pas pour nous uniquement un acte de revendication, une dénonciation, mais c’est aussi un cinéma d’ouverture qui mêle, entremêle, démêle, dans la colère ou le cri, dans les vies, les points de vue, les affirmations, les doutes. Le documentaire engagé développe son propos dans l’affirmation profonde de son engagement à la vie : en dehors des clivages, des racismes, il jette des passerelles sur nos certitudes, s’il oppose, c’est pour relier, s’il affirme, c’est pour provoquer, c’est un passeur.
Un documentaire peut aussi avoir une forme fictionnelle, mais c’est son enracinement dans le réel, sensible sur la forme et sur le fond, qui lui donnera sa qualité de documentaire, de document qui choisit la forme fictionnelle pour mieux rendre le réel.
On observe aujourd’hui une tendance, un mouvement de retour vers les formes premières de diffusion du cinéma. À l’origine, le cinéma n’était pas diffusé dans les salles mais était en partie itinérant, il se visionnait dans les villages, par petits groupes. Ce n’est qu’après qu’est née l’industrie du cinéma avec l’institution de la salle et la dictature de l’argent. Or l’argent, c’est la mort du cinéma. Si nous voulons que le cinéma vive, il faut échapper à la dictature de l’argent.
Dans le documentaire engagé, il y a ce souci du rapport à l’argent et du rapport au public, qui sont tous deux liés. C’est pourquoi nous avons choisi, dans notre festival, de proposer un mode nouveau de rapport à l’argent : entrée libre, sortie payante, à l’appréciation du public, au libre engagement de chacun.
Il faut se soucier des gens qui vont regarder le film. Dans quel contexte verront-ils les images que nous leur proposons ? À quoi ces images vont-elles servir ? Quel est leur objectif ? Contribuer à renforcer l’ego d’un “ auteur ” ? Ou contribuer à développer l’engagement d’un groupe ? Et que leur propose-t-on après ?
De ce point de vue, un film ne doit pas être fermé sur lui-même et sur sa projection, mais il doit ouvrir sur d’autres pratiques, d’autres films aussi, mais pas seulement. Il peut aussi relayer des pratiques, être le support de pratiques… Il y a certainement de nouvelles manières d’inventer les relations entre un film et son “ public ”, entre un film et les pratiques sociales, de penser le film davantage comme outil que comme fin. Essayons de nous échapper d’un rapport “ spectaculaire ” à la projection, dans une relation plus intime et plus directe aux images, pour que, si elles nous touchent, nous puissions aussi les toucher.

l’esthétique

L’esthétique, n’est-ce pas, fondamentalement, le rapport entre la forme et le fond ?
On pourrait rappeler ce mot de Victor Hugo : “ La forme c’est le fond qui remonte à la surface. ” On peut aussi, de manière engagée et provocatrice, rappeler cette parole de Guy Debord : “ Être antitélévisuel sur la forme et sur le fond. ” Parce que notre rapport à la parole doit être ouvert : il s’agit de montrer la place de l’autre dans le film par rapport au(x) réalisateur(s), à celui qui tient ou ne tient pas la caméra, et non de la masquer comme à la télévision.
Si nous revenons sur le militantisme, il nous semble que, trop souvent, les films militants plaquent un fond, un discours sur une forme, au lieu de chercher l’accord entre la forme et le fond. La relation étroite entre la forme et le fond est à trouver dans un entre-deux, entre soi et l’autre, entre le ou les réalisateurs et leur(s) sujet(s).
D’une part se mettre à l’écoute des personnes, des arbres, des pierres que l’on filme, de l’autre confronter notre vision du monde à leur vision et expérimenter le rapport de l’un à l’autre.
Il importe donc de laisser parler les gens dans la durée, de ne pas les couper en tranches : si le geste a la parole, la parole doit aussi avoir son geste et la place pour se faire écouter. Cela veut dire que nous revendiquons les longs plans-séquences, où on prend le temps d’écouter ce que la personne filmée a à nous dire, même si ce n’est pas moderne.
Nous devons aussi être très vigilants dans notre rapport à la technique : il y a toujours eu une pensée unique, une tendance à l’unicité de la pensée, mais aujourd’hui la technique rend cela plus massif : on ne pense plus et on a l’impression que la technique pense pour nous, mais la technique ne pense pas… elle ne fait que masquer la pensée.
Plus que jamais il nous faut réfléchir sur les choix élémentaires : le cadrage, le premier plan, le second plan, l’arrière-plan, utilise-t-on une caméra ou deux ou davantage, etc.
Si le public peut oublier qu’il y a une forme, c’est bien. S’il peut oublier les deux, c’est-à-dire la distinction entre la forme et le fond, et ne plus voir que ce qui les relie, c’est encore mieux.
L’engagement, ce serait peut-être, dans un film, ce qui relie la forme et le fond.
Aller au fond des choses et y trouver la forme, les images pour le montrer, les mots pour le dire, les sons pour le faire entendre.
Qu’est-ce qui fait qu’une image est belle ? C’est lorsqu’on ne voit plus la différence entre son fond et sa forme. C’est lorsque les gens n’ont plus besoin de dire “ c’est beau ” pour l’aimer.
De même que l’on peut réfléchir sur un nouveau rapport au militantisme, on peut aussi repenser notre rapport à l’esthétique dans notre relation à l’engagement.

le 22 octobre 2003
Festival du film documentaire engagé

Réflexion collective menée par Michel Boccara, Marc Guiochet, Michel Lablanquie, Jean-Maurice Mattio et Philippe Ségéric pour le Festival du film documentaire engagé, qui s’est tenu dans le canton de Bretenoux-Biars les 24/26 octobre 2003.

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