Incidence du moindre geste
Par Jean-Louis Comolli
On vous livre ici un texte de Jean-Louis Comolli, cinéaste documentariste et ancien rédacteur en chef des Cahiers du cinéma, disparu en 2022. Des mots qui nous parlent beaucoup à TVBruits, taraudés par de multiples questionnements sur nos pratiques. Journalisme, cinéma documentaire, militantisme on est où dans tout ça ?
Une réflexion pour donner envie d’agir en 2026 !
Cinéma et politique ? Nous étions quelques-uns aux lendemains de mai 68 à prétendre renverser la donne : il ne s’agissait pas de faire des « films politiques » mais de « filmer politiquement ». Cette phrase pouvait être mal comprise. Voulait-elle dire qu’il fallait filmer en « suivant » une ligne politique déterminée ? Et non pas seulement impliquer, mais appliquer une politique ? Qu’on me permette de répondre par une citation de Guy Debord : « On ne conteste jamais réellement une organisation de l’existence sans contester toutes les formes de langage qui appartiennent à cette organisation. » La phrase vient du film Sur le passage de quelques personnes à travers une assez courte unité de temps et le film date de 1959. Dite par Debord lui-même, elle est accompagnée d’une précision : « L’écran reste blanc ». Nous qui, dix ans plus tard, n’étions pas partisans de l’écran blanc, loin de là, nous faisions pourtant nôtre cette question : comment combattre la domination sans recourir au langage même de la domination ? Aujourd’hui, il devient clair que la logique destructrice du capital se traduit, du côté des images et des sons, par la destruction de toute dimension d’autonomie chez le spectateur. Pris par la main, je suis sommé de suivre le commentaire magistral tel que les mots du journaliste (du « guide ») vident les images de tout mystère et de toute grâce. Le spectateur n’est plus posé qu’en consommateur prié d’en rester au plus compulsif des passages à l’acte : celui de payer la marchandise. L’imaginaire est balisé, indexé. Les divers formatages qui affectent non seulement les programmes de télévision, mais les grands médias, mais l’école, mais l’entreprise, mais le loisir avec la ritournelle du langage sportif, ont pour ambition - de moins en moins dissimulée - de normer les sujets, de les conformer en les enfermant dans des rhétoriques narratives, des schèmes explicatifs et des formes langagières qui modèlent des manières d’agir et de penser. Le langage de l’entreprise capitaliste est devenu celui de tous. Le « visuel » aussi. Comme les patrons, comme les maîtres du monde, nous parlons performances, efficacité, succès, profils et profits. La publicité, l’information, le divertissement, le spectacle occupent les nuées d’images, les nuées de sons
qui forment notre atmosphère et à travers lesquelles nous respirons, nous voyons et entendons le monde. Ce qui se passe chez nous du côté des télévisions publiques en est l’effrayante démonstration. Le « formatage » systématique des fictions et documentaires a-t-il d’autre but qu’une mise au pas de ce qui pourrait paraître menacer l’ordre – économique aussi bien qu’esthétique – établi ? Formater, n’est-ce pas répéter dans ses propres termes la « soumission volontaire » au divertissement, à la distraction, n’est-ce pas reconduire l’aliénation ? C’est une naïveté de croire que les idées, les thèmes, les énoncés rebelles garantissent à eux seuls la rébellion contre les maîtres. Nous sommes enfermés dans une culture du contenu, dans un positivisme du message. Le rôle des formes paraît n’être plus que décoratif : du design politique, en somme. Or, c’est bien par les systèmes de signes que passent les énoncés. Par les positions d’énonciation, par la forme des images et des sons, des récits et des langages. Combattre les idées dominantes dans les formes mêmes qui les font dominer, c’est encore les relayer et assurer leur pouvoir. Comment imaginer un cinéma politique qui ne mette pas en crise d’une manière ou d’une autre ses conditions de production, son système d’écriture, l’idéologie qui les coiffe ? Le cinéma documentaire, pour parler de lui, ne doit-il pas rompre avec le mode journalistique dominant (dossiers, magazines... type Le Monde selon Bush ou Farenheit 9-11 ? L’information spectaculaire-marchande qui a pris le pouvoir dans les télévisions et y impose une écriture émiettée et désincarnée, balisée et surlignée, publicitaire et marchande qu’il est urgent de rejeter. Jamais nous n’avions connu en Occident pareil effort de réglage des consciences à travers les formes du discours ou de l’image. La pratique des religions était moins totalitaire. La télévision, le cinéma peuvent tout aborder, oser toutes les transgressions, les sujets dits « difficiles », pourvu que ce soit dans une forme tranquille, canonique. Distiller le conflictuel d’une manière rassurante, qui apprivoise l’enjeu « sauvage » annoncé. Le subversif traité familièrement ne l’est plus tant : il a été acclimaté, assaini, nettoyé de ses dangers. Offert, autrement dit, à la jouissance d’un spectateur à qui l’on épargne précisément tout risque d’être engagé lui-même dans un déplacement de sa place, un bousculement de son ordre. S’il y a une fonction démiurgique et consolatrice du cinéma, c’est bien parce qu’il ne se satisfait pas de ce qui est déjà là, déjà formé et formulé, et
qu’il s’acharne à reconstruire le monde, à le montrer comme encore en construction. C’est l’utopie portée par le cinéma et on peut bien lui donner le beau nom de « politique ».
Jean-Louis Comolli
Texte d’introduction au séminaire :
Formes de lutte et lutte de formes
Pièges du formatage ou promesses de la forme ?
Lussas, Ardèche - août 2008
Coordinateurs : Jean-Louis Comolli, Marie-José Mondzain, Patrick Leboutte,
