"Ce sont juste quelques milliards ...."

jeudi 30 avril 2020 , par Polo dans Humeurs


Tribune rédigée par Tristan suite à notre proposition d’ouvrir le site de TVB à des publications extérieures durant le confinement

Les problématiques politiques et économiques concernent généralement des milliards ou des millions d’euros.
Conséquence immédiate et évidente : Dans toutes discussions politiques ou économiques, on parle en milliards et millions. Ainsi, les dirigeants parlent de milliards ou de millions d’euros, comparent beaucoup de milliards avec beaucoup d’autres milliards, etc. Par extension, on se met tous à le faire dès qu’il s’agit de parler de ces sujets. Les grandes questions économiques et politiques se retrouvent alors déconnectées de l’humain, car elles se passent dans la dimension des milliards, tandis que la vie humaine, c’est plutôt des histoires de dizaines et de centaines, parfois de milliers.
Alors, dans les discussions entre nous - modestes citoyens - quand on parle de la suppression de l’ISF, des revenus de grandes fortunes, des dividendes d’actionnaires, il y a bien souvent quelqu’un pour amener ce genre de conclusion : "Oui, mais par rapport au PIB/à la population/au budget de l’État... c’est peanuts". Et si tu avances des arguments moraux ou humanistes, liés à la vie des individus, tu passes pour un idéaliste qui comprend rien, voire un populiste (dans le sens péjoratif bien sûr...) ! D’un côté il y a l’Économie, de l’autre le petit individu insignifiant. On mélange pas les sujets, fin du débat.

Pourtant, ces milliards d’€ de PIB, de budgets d’Etat, d’impôts (sur la fortune...), ils sont bien liés aux vies humaines. A la fin, on les retrouve dans les budgets des hôpitaux, des écoles, des retraites. Ils concernent la vie de tous. Sauf que personne ne peut clairement se représenter ces montants. Alors les politiques et autres "sachants" peuvent jongler avec devant nos yeux ébahis, sans que l’on se rende bien compte de ce qu’ils font, bref, nous enfumer. Certes, avec beaucoup de réflexion, avec des calculs, en tissant des comparaisons entre différents postes (par exemple, l’ISF comparé au budget de la sécu), on arrive à suivre vaguement, mais on ne se rend pas mieux compte de la réalité. À quoi bon comparer quelque chose que l’on ne conçoit pas avec une autre chose que l’on ne conçoit pas non plus ? Et puis, êtes vous en mesure de calculer ou vous remémorer les chiffres utiles à tout moment, au détour de la moindre conversation ou information médiatique ?

À mon avis, tout cela est un gros problème. Je pense que c’est l’élément principal qui permet aux dirigeants de faire passer l’économie avant l’humain. Si un politique nous dit "blabla, x milliards pour la santé... blablabla X millions d’exonération de charges pour les entreprises...x milliards de retraites...". Alors chacun se dit "Ok... Mais en fait je me rends pas trop compte de ce que ça fait...". On peut se mettre à comparer les différents milliards, mais comme on l’a déjà vu, cela n’aide pas à la représentation. Chacun peut s’amuser à calculer l’équivalent en loyer ou en salaire. Sauf que ceux-ci changent énormément selon les gens et ce qu’ils représentent dépend du lieu et du mode de vie. Et puis là dessus y a des allocs, des impôts, etc. Ça n’est ni universel, ni très palpable.

Je n’ai pas la prétention de régler ce problème. J’aimerais seulement proposer une façon un peu différente d’appréhender ces ordres de grandeur. Une certaine façon de considérer "1 milliard d’euros", au delà de 10^9 € ou de 1/2000*PIB de la France.

Aujourd’hui, la situation nous amène a lier économie et politique à une valeur universelle, dont la représentation est claire et partagée par tous : la vie. Plus exactement, la sauvegarde d’une vie. Tout le Monde sait bien que les capacités des hôpitaux à sauver des vies dépendent directement du matériel et du personnel disponibles. Maintenant, chacun admet, même les plus libéraux d’entre nous, que ce matériel et ce personnel dépendent directement des moyens financiers que la société alloue à ces hôpitaux. Aujourd’hui, la situation nous amène également à faire face à une pathologie particulière qui se multiplie à travers le territoire. Cette pathologie peut toucher toutes les régions et tous les milieux sociaux. Ainsi, chacun est confronté au même risque (directement ou indirectement par le biais de ses proches). Chacun a potentiellement besoin des mêmes moyens médicaux.

Les moyens médicaux nécessaires pour soigner un cas grave de COVID 19 sont connus. Ils dépendent bien évidemment de l’état du patient et de son évolution, mais une estimation moyenne de ces coûts peut être envisagée. Encore une fois, certains cas demanderont un peu plus, d’autres un peu moins, d’autres ne pourront être sauvés en dépit de tous les moyens que l’on pourrait leur allouer. Le propos n’est pas de dire, "avec X €, tu es sauvé", mais "statistiquement, X € sont en moyenne nécessaires pour entreprendre les soins nécessaires. Si ces X € ne sont pas disponibles pour chaque patient concerné, il est fort probable que l’on ne puisse les soigner". De plus, il faut bien comprendre que les moyens nécessaires pour soigner un individu du COVID 19 ne dépendent (selon les infos disponibles actuellement) ni de son lieu de vie, ni de son mode de vie, ni de son métier, ni de son salaire, ni du loyer, ni des impôts, ni des allocs, ni de son opinion politique... S’intéresser au cout moyen a donc un sens, car il concerne potentiellement tout le monde (directement ou par le biais de ses proches, en considérant que tout le monde a des proches "à risque").

En acceptant cet aspect "statistique", cette vue "moyenne", on peut considérer que dans la situation très particulière d’épidémie de Coronavirus, X€ de moins pour le système de santé représente une vie en moins.

Alors maintenant, réfléchissons à ces sommes allouées à différents buts plus ou moins pertinents (annonces publicitaires sur internet, par ex) ou auxquelles l’État a renoncées (ISF, par ex.) et qui auraient pu à la place alimenter le système de santé français. On peut alors se représenter ces sommes en termes de vies qu’elles pourraient potentiellement sauver dans le contexte exceptionnel d’aujourd’hui. Je trouve à titre personnel que ce nouvel ordre de grandeur apporte une vision bien différente de ces millions et milliards. Évidemment, je ne veux pas dire qu’on aurait du et pu allouer tout cela au système de santé (il y a d’autres choses nécessaires dans une société). Mais je vois ça comme une réponse à l’éternel séparation entre la Grande Économie et la vie de l’individu. Comme un nouveau point de vue, qui - comme tous les points de vue - est biaisé et imparfait, mais met en lumière un aspect particulier.

Ce nouvel ordre de grandeur permettrait également une comparaison entre les capacités des hôpitaux et des montants financiers. Je ne me suis pas encore attelé à la tâche, mais je suppose qu’il serait aisé d’estimer les moyens qui auraient été nécessaires pour augmenter suffisamment ces capacités de manière à réduire l’objectif d’aplanissement de la courbe, donc les contraintes du confinement, donc les pertes financières engendrées. Il ne m’étonnerait pas que ces moyens nécessaires soient bien inférieurs aux pertes que l’on constatera à la sortie de cette crise. Mais c’est une autre question...

Si un jour vous rencontrez un individu influent qui vous dira qu’il n’existe pas d’argent magique, dites lui que dans ce cas, le maintien de l’ISF en 2018 aurait potentiellement permis de soigner 46 000 cas graves de COVID 19. (Et puis ensuite, demandez-lui si l’argent sur les marchés secondaires n’est pas de l’argent magique... Mais autre question...).

Au bas de cet article vous trouverez le lien vers un tableau en ligne contenant les chiffres et les sources. Au fur et à mesure, au fil de l’actualité, des affaires financières ou réformes politiques, j’ajouterai des lignes à ce tableau, et je vous partagerai les nouveautés intéressantes.

De votre côté, je vous invite à le regarder, le compléter, éventuellement le corriger ou l’améliorer. Libre à vous de me tenir au courant et de travailler en collaboration (c’est bien !) ou de faire votre truc de votre côté et le publier en votre nom (c’est moins bien, mais c’est bien quand même).
Personnellement, je pense que la participation d’autres personnes apporterait de la qualité à ce premier jet qui en manque un petit peu...

Quelques remarques :
- L’approche des coûts d’hospitalisation est très parcellaire. Elle ne prend en compte que la réanimation. Concernant les cas grave de COVID 19, elle représente la part la plus importante du parcours de soin, mais pas son intégralité. Ceci est une première piste d’amélioration de mon étude. Concernant la durée du séjour en réa, un médecin m’a dit 3 semaines en moyenne. Je n’ai pas encore trouvé de sources claires, si vous en avez, n’hésitez pas !
- L’estimation des coût de réa : Plusieurs estimations trouvées, aucune très récente. J’ai pris l’estimation la plus haute. Évidemment, il ne suffit peut-être pas de donner 63 000€ à un hôpital quelconque pour que celui-ci soit en mesure de traiter un cas de détresse respiratoire, mais encore une fois, ce sont des statistiques,
- Pour les différentes sommes présentées : les chiffres ne sont pas tous précis et exacts. Quand ils existent, je prends les chiffres officiels (par ex. suite à une décision de justice). Sinon, si plusieurs estimations existent, je prends la plus faible,
- Globalement, je fais le choix de minimiser plutôt qu’exagérer l’équivalent en traitement COVID Je maximise donc le coût de l’hospitalisation et minimise les montants à comparer,
- Il paraîtra bizarre à certains cette manière de "chiffrer" la vie. Mais l’objectif est plutôt d’humaniser les chiffres. Mais je suis autant ouvert aux suggestions "philosophiques" que sur les chiffres !
- Encore une fois ; les chiffres ne se veulent pas exacts ni exhaustifs. C’est seulement des ordres idées et de grandeurs. De plus, cette approche ne se veut aucunement liée à quelque décision politique que ce soit, ou quelque remarque genre "il faut qu’on...". C’est juste une façon de voir une certaine chose, et non pas de toucher à cette chose.
- Je m’intéresse aux moyens alloués aux hôpitaux pour soigner des cas graves. Cependant, un système de santé ce n’est pas seulement les hôpitaux. On pourrait mener les mêmes questionnements sur bien d’autres besoins (par ex., le maintien de stocks ou de moyens de productions locaux de masques, tests, blouses, etc.).

Merci à ceux qui m’ont déjà aidé. Merci aux futurs participants.

Pour accéder au tableau c’est ici
https://lite.framacalc.org/9geh-qq_milliards

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