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50 ans sans Lumumba

lundi 1er février 2010, par Patrick

Attention : les films de cette rubrique ne peuvent être reproduits ailleurs qu'avec l'autorisation de leur(s) auteur(s).

La République démocratique du Congo aura cinquante ans le 30 juin de cette année.

Elle est née de l’indépendance accordée ce jour-là par la Belgique à son ancienne et unique colonie.

1ère partie

durée 9min55

50 ans sans Lumumba

2ème partie

durée 10 min

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Ce territoire quatre fois plus grand que la Belgique, avait d’abord été conquis par le roi Léopold II en 1885 à titre privé. L’Etat belge, lié à son roi par les principes d’une monarchie constitutionnelle, n’était en effet pas très chaud pour l’exploration de cette partie de l’Afrique délaissée par les autres puissances. Financée par emprunts à des banques et à l’Etat belge, avalisée par la conférence de Berlin comme servant un intérêt humanitaire - libérer les noirs des trafiquants d’esclaves zanzibarites… -, le Congo léopoldien s’établit très vite comme l’un des plus cruel système colonial du moment. Les autochtones, que l’on prétend affranchir de l’esclavage, sont la proie d’une guerre de conquête et immédiatement mis au travail forcé pour l’exploitation du caoutchouc dans les conditions que relate Joseph Conrad dans Au cœur des ténèbres. L’Angleterre, pour des raisons diverses, est le seul pays où est ouvertement dénoncé la réalité du Congo léopoldien, notamment les mutilations infligées aux congolais, fameuses mains coupées, qui symbolisent encore aujourd’hui la cruauté du régime. Pour faire taire les anglais, Léopold ouvre le capital des industries congolaises dont il demeurait principal actionnaire puis se défait peu à peu de son emprise sur le Congo jusqu’à le céder à son créancier, l’Etat Belge, en 1908. Au caoutchouc, s’ajouteront bientôt l’exploitation de la palme, du coton, du cacao, du cuivre, puis de tous les minerais dont regorge encore aujourd’hui l’Est congolais. Toujours recouvert par l’alibis humanitaire -élever les noirs à la dignité du travail…-, la domination coloniale enrichie la Belgique et n’y fait guère débat.

Au Congo, la résistance à l’oppression rencontre les obstacles de la dispersion. Parce que l’église offre son principal appui à la colonisation belge, c’est du côté d’une hérésie protestante qu’il faut chercher les premiers jalons significatifs de la lutte. La condamnation à mort du messie Simon Kimbangu en 1921 et la dispersion de ses fidèles dans des camps de concentration sur tout le territoire congolais contribuera plus tard à constituer une base nationale à l’ascension politique d’un jeune journaliste : Patrice Emery Lumumba.

C’est l’assassinat de celui-ci, qui donnera lieu le 17 janvier 2011, à un autre anniversaire, celui de cinquante ans de non-indépendance, suite logique à 75 ans de colonisation.

Le schéma est connu qui est aussi bien celui de la fameuse Communauté proposée par De Gaulle aux pays de l’AOF à la même période : Tout changer pour que rien ne change. La Belgique accorde sans aucune bienveillance un vernis d’indépendance politique à sa colonie pour y conserver ses prérogatives en matière économique. Lumumba, qui, le 17 juin 1960, lors de la cérémonie officielle de déclaration de l’indépendance à Bruxelles, envoie à la face du roi Baudoin, non seulement le souvenir du servage colonial mais la promesse de changements politiques radicaux est immédiatement suspecté de sympathie communiste, déstabilisé dés les brefs débuts de son mandat de premier ministre et, enfin, éliminé sur décision conjointe des Etats-Unis et de leur vassal belge.

Des conditions monstrueuses de cet assassinat, longtemps falsifié en lynchage villageois, un fait significatif retient l’attention : c’est dans une cuve d’acide servant à l’exploitation du cuivre du Katanga qu’est engloutie la dépouille de l’homme qui portait le projet d’une véritable indépendance politique et économique du Congo.

Après quarante ans de dictature mobutiste qui, avec le soutien de la plupart des pays occidentaux et des institutions financières internationales, lègue au pays une dette de 12 milliards de dollars (dette qualifiée d’odieuse par le droit international en raison des conditions mêmes de sa constitution cf. http://www.cadtm.org/Dette-illegitime-l-actualite-de-la) dont 8 milliards de fortune personnelle de Mobutu, l’un des pays les plus naturellement riches du monde est encore celui qui jouit le moins de sa richesse. Son unité, sa souveraineté, ses marges de manœuvres sont entièrement conditionnées par les convoitises internationales que suscitent ses terres (la palme congolaise par exemple est toujours exploitée par Unilever) et son sous-sol riche en diamants, uranium (celui qui a servi pour les bombes d’Hiroshima et Nagasaki), coltan (que tout un chacun porte dans son téléphone portable)… Liste incomplète de ces trésors qui ne laissent aux dirigeants congolais que l’alternative entre la corruption ou la mort violente.

Autant dire que le Congo constitue aujourd’hui un cas d’école en matière de domination néo-coloniale et que les faits d’histoire qui devraient cette année faire l’objet de gentilles célébrations de réconciliation belgo congolaise pourraient aussi servir à désigner les héritages et les continuités dont souffrent quotidiennement les citoyens congolais.

La connexion du combat mémoriel avec les enjeux contemporains et internationaux qui caractérise le travail du collectif Mémoires coloniales en Belgique force le respect, a fortiori lorsqu’on les considère d’une France où l’on a semble-t-il réussi à enfermer des causes similaires dans les faux débats de la repentance ou de l’identité nationale.

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Discours de Patrice Lumumba devant devant le roi des Belges, Axel Marie Gustave Baudoin, le 30 juin 1960.

" Congolais et Congolaises,

Combattants de l’indépendance aujourd’hui victorieux,

Je vous salue au nom du gouvernement congolais.

A vous tous, mes amis, qui avez lutté sans relâche à nos côtés, je vous demande de faire de ce 30juin 1960 une date illustre que vous garderez ineffaçablement gravée dans vos cœurs, une date dont vous enseignerez avec fierté la signification à vos enfants, pour que ceux-ci à leur tour fassent connaître à leurs fils et leurs petits-fils l’histoire glorieuse de notre lutte pour la liberté.

Car cette indépendance du Congo, si elle est proclamée aujourd’hui dans l’entente avec la Belgique, pays ami avec qui nous traitons d’égal à égal, nul congolais digne de ce nom ne pourra jamais oublier cependant que c’est par la lutte qu’elle a été conquise, une lutte de tous les jours, une lutte ardente et idéaliste, une lutte dans laquelle nous n’avons ménagé ni nos forces, ni nos privations, ni nos souffrances, ni notre sang.

Cette lutte, qui fut de larmes, de feu et de sang, nous en sommes fiers jusqu’au plus profond de nous-mêmes, car ce fut une lutte noble et juste, une lutte indispensable pour mettre fin à l’humiliant esclavage qui nous était imposé par la force. Ce que fut notre sort en 80 ans de régime colonialiste, nos blessures sont trop fraîches et trop douloureuses encore pour que nous puissions les chasser de notre mémoire. Nous avons connu le travail harassant, exigé en échange de salaires qui ne nous permettaient ni de manger, ni de nous vêtir ou de nous loger décemment, ni d’élever nos enfants comme des êtres chers.

Nous avons connu les ironies, les insultes, les coups que nous devions subir matin, midi et soir, parce que nous étions nègres. Qui oubliera qu’à un noir on disait « tu », non certes comme à un ami, mais parce que le « vous » honorable était réservé aux seuls Blancs ?

Nous avons connu que nos terres furent spoliées au nom de textes prétendument légaux qui ne faisaient que reconnaître le droit du plus fort. Nous avons connu que la loi n’était jamais la même selon qu’il s’agissait d’un Blanc ou d’un Noir : accommodante pour les uns, cruelle et inhumaine pour les autres. Nous avons connu les souffrances atroces des relégués pour opinions politiques ou croyances religieuses ; exilés dans leur propre patrie, leur sort était vraiment pire que la mort elle-même.

Nous avons connu qu’il y avait dans les villes des maisons magnifiques pour les blancs et des paillottes croulantes pour les Noirs, qu’n Noir n’était admis ni dans les cinémas, ni dans les restaurants, ni dans les magasins dits européens ; qu’un Noir voyageait à même la coque des péniches, aux pieds du blanc dans sa cabine de luxe.

Qui oubliera enfin les fusillades où périrent tant de nos frères, les cachots où furent brutalement jetés ceux qui ne voulaient plus se soumettre au régime d’une justice d’oppression et d’exploitation ?

Tout cela, mes frères, nous en avons profondément souffert. Mais tout cela aussi, nous que le vote de vos représentants élus a agréé pour diriger notre cher pays, nous qui avons souffert dans notre corps et dans notre cœur de l’oppression colonialiste, nous vous le disons tout haut, tout cela est désormais fini. La République du Congo a té proclamée et notre pays est maintenant entre les mains de ses propres enfants. Ensemble, mes frères, mes sœurs, nous allons commencer une nouvelle lutte, une lutte sublime qui va mener notre pays à la paix, à la prospérité et à la grandeur. Nous allons établir ensemble la justice sociale et assurer que chacun reçoive la juste rémunération de son travail. Nous allons montrer au monde ce que peut faire l’homme noir quand il travaille dans la liberté et nous allons faire du Congo le centre de rayonnement de l’Afrique toute entière. Nous allons veiller à ce que les terres de notre patrie profitent véritablement à ses enfants. Nous allons revoir toutes les lois d’autrefois et en faire de nouvelles qui seront justes et nobles.

Nous allons mettre fin à l’oppression de la pensée libre et faire en sorte que tous les citoyens jouissent pleinement des libertés fondamentales prévues dans la Déclaration des droits de l’Homme.

Nous allons supprimer efficacement toute discrimination quelle qu’elle soit et donner à chacun la juste place que lui vaudront sa dignité humaine, son travail et son dévouement au pays. Nous allons faire régner nos pas la paix des fusils et des baïonnettes, mais la paix des cœurs et des bonnes volontés.

Et pour cela, chers compatriotes, soyez sûrs que nous pourrons compter non seulement sur nos forces énormes et nos richesses immenses, mais sur l’assistance de nombreux pays étrangers dont nous accepterons la collaboration chaque fois qu’elle sera loyale et ne cherchera pas à nous imposer une politique quelle qu’elle soit. Dans ce domaine, la Belgique qui, comprenant enfin le sens de l’histoire, n’a pas essayé de s’opposer à notre indépendance, est prête à nous accorder son aide et son amitié, et un traité vient d’être signé dans ce sens entre nos deux pays égaux et indépendants. Cette coopération, j’en suis sûr, sera profitable aux deux pays. De notre côté, tout en restant vigilants, nous saurons respecter les engagements librement consentis .

Ainsi, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur, le Congo nouveau, notre chère République, que mon gouvernement va créer, sera un pays riche, libre et prospère. Mais pour que nous arrivions sans retard à ce but, vous tous, législateurs et citoyens congolais, je vous demande de m’aider de toutes vos forces. Je vous demande à tous d’oublier les querelles tribales qui nous épuisent et risquent de nous faire mépriser à l’étranger.

Je demande à la minorité parlementaire d’aider mo n gouvernement par une opposition constructive et de rester strictement dans les voies légales et démocratiques. Je vous demande à tous de ne reculer devant aucun sacrifice pour assurer la réussite de notre grandiose entreprise. Je vous demande enfin de respecter inconditionnellement la vie et les biens de vos concitoyens et des étrangers établis dans notre pays. Si la conduite de ces étrangers laisse à désirer, notre justice sera prompte à les expulser du territoire de la République ; si par contre leur conduite est bonne, il faut les laisser en paix, car eux aussi travaillent à la prospérité de notre pays. L’indépendance du Congo marque un pas décisif vers la libération de tout le continent africain.

Voilà, Sire, Excellences, Mesdames, Messieurs, mes chers compatriotes, mes frères de race, mes frères de lutte, ce que j’ai voulu vous dire au nom du gouvernement en ce jour magnifique de notre indépendance complète et souveraine. Notre gouvernement fort, national, populaire, sera le salut de ce pays.

J’invite tous les citoyens congolais, hommes, femmes et enfants, à se mettre résolument au travail en vue de créer une économie nationale prospère qui consacrera notre indépendance économique.

Hommage aux combattants de la liberté nationale !

Vive l’indépendance et l’Unité africaine !

Vive le Congo indépendant et souverain ! "

P.-S.

* L’appel de Mémoire coloniale

http://www.cadtm.org/A-Bruxelles-un-monument-Patrice

* Le Comité pour l’Annulation de la Dette du Tiers-Monde (à l’initiative du collectif Mémoire colonial)

http://www.cadtm.org/Francais
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3 commentaires
  • 50 ans sans Lumumba 1er février 2010 12:25, par Gérard

    Dans Au cœur des ténèbres, Conrad parle surtout de l’ivoire. Il ne fait qu’allusion au caoutchouc.

    Répondre

    • 50 ans sans Lumumba 1er février 2010 17:19

      Désolé pour les approximations et les fautes de français de ce billet un peu hâtif. Je pensais effectivement plus à la description des conditions du travail forcé en général qu’au cas des plantations de caoutchouc en particulier.


      "Ils mourraient à petit feu ; c’était flagrant. Ils n’étaient pas des ennemis, pas des criminels, ils n’avaient plus de nom terrestre ; ils n’étaient que des ombres noires, malades et affamées, entassées en vrac dans l’ombre verdâtre. Venus de tous les coins de la côte dans la légalité des contrats temporaires, perdus dans un environnement qui n’était pas le leur, nourris d’aliments qui ne leur étaient pas familiers, ils devenaient égrotants, inefficaces, et étaient alors autorisés à s’éloigner en rampant pour trouver le repos. Ces moribonds étaient libres comme l’air ; et presque aussi impalpables. Je commençai à distinguer leurs yeux brillants sous les arbres. Puis-je baissai les yeux et vis un visage tout près de ma main. Le squelette se déploya complètement, une épaule appuyée contre l’arbre, les paupières se soulevèrent lentement et les yeux enfoncés se levèrent sur moi, vides et immenses, avec une sorte de lueur blanche aveugle au fond des orbites, qui s’éteignit lentement. L’homme paraissait jeune, presque un enfant, mais, avec eux, vous savez, on ne peut pas trop se rendre compte. Je ne trouvai rien d’autre à faire que de lui tendre un des biscuits du navire de mon bon Suédois, que j’avais dans ma poche. Les doigts se refermèrent dessus et le gardèrent ; il n’y eut pas d’autre mouvement, pas d’autre regard. Il avait noué un morceau de tissu blanc autour de son cou. Pourquoi ? Où l’avait-il trouvé ? Etait-ce un badge, un ornement, une amulette, un geste propitiatoire ? ou cela ne se rattachait-il à aucune idée ? C’était surprenant, autour de son cou noir, ce bout d’étoffe blanche venu d’au-delà des mers."

      Au cœur des ténèbres
      Autrement 1997 p.30

      Répondre

  • Affaire Lumumba 22 juin 2010 16:31

    La famille de Patrice Emery Lumumba annonçait ce matin lors d’une conférence de presse qu’elle porte plainte contre douze ressortissants belges pour crimes de guerre sur la personne du leader politique congolais.

    http://www.archive.org/details/ConfrenceDePresseAffaireLumumbaBruxelles220610

    Répondre



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