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La fin programmée de la télévision ?

Entretien avec Jean-Louis Missika

mardi 21 mars 2006

Dans un essai avançant ce postulat, l’observateur des médias Jean-Louis Missika montre que notre relation à la télévision a changé. Plus de choix, plus d’instabilité, plus de liberté. Et la fin d’un média structurant le débat public.


Co-auteur dans les années 80 d’un ouvrage de référence, « La Folle du logis : la télévision dans les sociétés démocratiques », le sociologue et économiste Jean-Louis Missika continue d’observer de près ce média, notamment au sein de sa société de conseil en stratégie. Il vient de publier un livre au titre choc : « La fin de la télévision » (Seuil, La République des idées), et nous explique pourquoi la télé en tant que média de référence dominant est en train de disparaître.

Vous remettez en cause la fonction de lien social de la télévision. Or, elle est plus que jamais omniprésente dans les conversations. Provocation ? Anticipation ?

C’est plus un pronostic qu’un constat, mais on en voit les prémices. Ce livre essaie de cerner pour la télévision ce que la presse écrite est en train de vivre : une décomposition du modèle économique et une transformation de la demande socioculturelle d’information, à laquelle peut répondre l’apparition d’outils technologiques. Les mêmes causes devraient produire des effets similaires pour la télé. Dominique de Villepin est allé sur TF 1 expliquer le Contrat de première embauche (CPE). Mais ce média d’information, comme la presse écrite payante, a beaucoup de mal à toucher les jeunes générations, qui se sont tournées vers Internet et la presse gratuite.

Selon vous, dans l’ère de la post-télévision, l’individualisme et l’affirmation de soi priment, jusque dans notre rapport à la télé. Avec quels dangers ?

Le pari des démocraties modernes est de pouvoir combiner individualisme radical et vivre ensemble. Quand la télé se fondait sur « l’être ensemble », ce que j’ai appelé la néo-télévision, elle proposait des programmes fédérateurs. Aujourd’hui, nous sommes dans une relation, par exemple avec la téléréalité, qui n’a que les apparences de l’égalité, de l’interactivité. La télé traditionnelle est en train de s’épuiser, incapable de structurer un débat public, comme on l’a vu lors de la campagne référendaire de 2005. Elle rencontre des limites que ne connaît pas Internet, outil mieux adapté à l’expression de soi, qui ne s’est pas encore déployé socialement.

Quelle est, selon vous, la part de responsabilité de l’innovation technologique ?

Cette demande sociale d’une consommation individualisée rencontre aujourd’hui des outils adaptés : vidéo à la demande, disque dur intégré au décodeur, Internet qui permet d’avoir son blog audiovisuel, voire sa propre télé sur ADSL...

Depuis les premières tentatives de Web TV en 98, le savoir s’est accumulé vers des solutions simples et pas chères. Il y aura des choses inintéressantes, de la trash TV, mais ce foisonnement d’initiatives va créer un univers radicalement différent.

L’expression, qui fait penser à la télé, « On le voit beaucoup sur Internet » montre que c’est une nouvelle forme de référence, de construction des réputations, d’un lien de confiance.

Quelles réponses apporter au délitement du lien avec le téléspectateur ?

La téléréalité en est une, en donnant l’illusion d’une coproduction avec le télépectateur. L’échec du « Royaume » sur TF 1 n’empêche pas la « Star’Ac » de cartonner. Le genre existe durablement. Dans le domaine de l’information, d’autres réponses ont été le reportage réalisé du point de vue du témoin, de la victime, ou sur les coulisses de la politique. Mais elles aggravent le problème, en transformant l’info citoyenne en info compassionnelle ou en divertissement.

Et du point de vue économique ?

Dans les offres des opérateurs de télécoms et fournisseurs d’accès Internet, la télé n’est plus qu’un élément du package. Les groupes qui contrôlent les chaînes généralistes perdent leur indépendance économique, et leur vaisseau amiral s’amaigrit. Ils s’adaptent en se diversifiant, développent des chaînes thématiques, des services Internet, des produits dérivés...

Il y avait ce lundi à France Télévisions une table ronde sur les « minorités visibles ». Un effort sur ce terrain rapprocherait-il la télé de son public ?

La société française est déjà multiethnique. Pour moi, mettre un présentateur noir à la télé est une évidence, peut-être faudrait-il en mettre beaucoup plus. Nos débats ressemblent à ceux qu’on tenait aux Etats-Unis dans les années 70. C’est l’archaïsme français qui s’exprime !

CAROLINE GOURDIN
Mis en ligne le 21/03/2006

© La Libre Belgique 2006

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